« Lorsque ceux qui commandent ont perdu la honte, ceux qui obéissent perdent le respect. »
Jean-François Paul de Gondi, Mémoires du cardinal de Retz, 1731.

Depuis la nuit des temps, enfin au moins depuis 1731, le respect tient une place prépondérante dans notre société. Force et honneur, dit-on ! Quelle fierté de clamer, à la limite de l’arrogance, que nous sommes heureux d’occuper nos journées à avoir un impact positif sur la planète et par-dessus le marché, que notre équipe nourrit une entente parfaite ! Certains diront que c’est un mirage, car entre des valeurs portées en étendard et la pratique quotidienne, il y a un gouffre. Et si le sens était l’antidote au désengagement des collaborateurs ?

La mobilité comme moteur de valeurs

Lorsque la promesse d’un emploi à vie dans la même entreprise s’est volatilisée, la mobilité professionnelle est devenue un levier de carrière. Au gré des changements d’employeur, les carriéristes gagnent en responsabilités et en rémunération, sans parler du débauchage sauvage entre concurrents. Poussée par un système d’ascension professionnelle intra-entreprise en panne, la mobilité exacerbée des salariés entraîne ces derniers dans une perpétuelle recherche du prochain saut de puce. La mobilité des salariés est-elle une menace ou une chance pour les employeurs ?

À une époque où nous sommes à des années-lumière de la génération qui se sacrifie pour un emploi stable et convenable, quels sont les nouveaux critères décisionnaires pour les jeunes professionnels ?

L’enquête annuelle du cabinet d’études Universum sur les tendances des souhaits de carrière des étudiants indique qu’un travail qui a du sens fait de plus en plus partie des attentes des jeunes diplômés. Sur plus de 36 000 étudiants d’écoles de commerce et d’ingénieurs, un tiers admettait une considération éthique dans son choix d’entreprise. Ce n’est pas un secret, la génération qui fait son entrée sur le marché du travail est engagée.

  • Il suffit de constater la mobilisation massive de ces derniers mois pour dénoncer l’inaction face à l’urgence climatique. En octobre dernier, plus de 30 000 étudiants signaient un manifeste pour le réveil écologique des entreprises : en y adhérant, les signataires s’engageaient à boycotter les entreprises inactives face aux enjeux climatiques.
  • Puis on remarque une attention croissante pour la parité en entreprise, le baromètre de l’égalité salariale introduit au printemps tombe à pic ! Enfin, on note une quête de sens plus forte et ascendante chez les femmes, plus soucieuses de la marque employeur que les hommes.

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Cherchez l’erreur 

Jusqu’ici tout va bien, mais les choses se corsent lorsque l’on consulte la liste des entreprises qui font rêver les jeunes diplômés : le luxe, les géants du numérique et l’aéronautique occupent depuis plusieurs années le haut du podium. Inutile de rappeler que ces secteurs ne brillent pas forcément par leur conduite éthique, en revanche ce sont peut-être ceux qui ont les poches les mieux garnies. Que penser devant tant d’incohérence ? Être bien payé et profiter de multiples avantages sont-elles des motivations complémentaires avec la recherche de sens ?

« Pour moi le sens d’une entreprise se définit par son rôle et son impact dans son industrie et ensuite sur la société, » nous détaille Daniel, business développeur chez un équipementier de santé.

Plus que de donner du sens, l’enjeu pour les entreprises ne serait-il pas plutôt d’arriver à ancrer leurs collaborateurs dans le présent ? À force de se transformer pour rester dans la course à la compétitivité, les employeurs brouillent leurs propres pistes, ne laissant aux collaborateurs que le choix de se raccrocher à des valeurs immuables : une rémunération et des avantages compétitifs. Et si nous retrouvions le sens dans les petites choses du quotidien, dans chaque interaction ? Travailler à laisser une empreinte positive pour la postérité est une noble poursuite, n’est-ce pas par des petites actions que nous posons les briques des grands changements pour demain ?

« Travailler pour une entreprise qui a du sens oui, mais avec un management éthique, qui a lui aussi du sens », nous confie Marlène, responsable de programme dans la fonction publique.

Le respect, un soft skill sur lequel miser

En 2017, une enquête menée par l’Association française des banques est arrivée à une lourde addition : les établissements bancaires ont compté 6 130 incidents à l’encontre de leurs collaborateurs, une hausse de 15 % en seulement un an. De son côté, la RATP enregistre 24 % de plus d’incivilités contre les conducteurs. De plus, l’enquête révélait également la vulnérabilité des femmes : huit sur dix ont été confrontées au sexisme. Un problème exacerbé par le manque de reconnaissance de la part de la hiérarchie : 56 % des cas sont passés sous silence.

Pourtant, il est dans l’intérêt des entreprises d’amener plus de respect dans leurs rangs, puisque l’incivilité a un réel coût : entre deux et trois milliards d’euros, selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Les conséquences se répercutent autant sur le chiffre d’affaires qu’elles dévaluent le patrimoine intellectuel et culturel de l’entreprise, comme la perte de savoir-faire au sein des équipes et une image globale dégradée. Prôner un lieu de travail bienveillant où la collaboration se fait dans le respect n’a jamais été aussi banquable.

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Ces employeurs qui remettent le respect à la page

« Prenez soin de vos salariés, ils prendront soin de votre entreprise », assurait Richard Branson, ex-grand patron du groupe Virgin.

Laetitia Bonnefoy, DRH du groupe Leboncoin, attribue l’attrait du leader français des petites annonces, notamment sa présence au palmarès Great Place to Work depuis 2012, à l’auto-évaluation menée en interne. En plus de donner une voix aux attentes des collaborateurs, elle permet de définir une charte de recrutement informelle, sur laquelle se basent les ressources humaines. Une manière pour le cercle vertueux de perdurer. « Notre socle associe une mission (faciliter les échanges quotidiens), une vision d’entreprise (toucher tous les Français au moins une fois par an) et des valeurs. Un socle nourri par notre croissance et l’acquisition de sociétés », explique-t-elle.

Attention à bien aligner communication et situation réelle en interne. Richard Delaye, directeur de recherche et de l’innovation du groupe de formation IGS et spécialiste du management et des ressources humaines, dénonce les campagnes de communication d’envergure dignes des pires cas de publicité mensongère : « Selon moi, on a banalisé l’irrespect aussi bien dans la sphère publique que dans le cadre professionnel. Le retour au sacré dans les organisations est de ce point de vue symbolique. Quand les entreprises commencent à afficher sur leurs murs de grandes “valeurs”, cela signifie bien souvent qu’elles ne parviennent pas à les retrouver au sein de leurs organisations. »
Mieux vaut se focaliser sur les valeurs intrinsèques au bon déroulé des projets et prendre en exemple les équipes qui fonctionnent, apprendre à identifier leur dynamique et la répliquer. C’est par l’exemplarité et la reconnaissance que l’on sème les graines d’interactions saines entre les salariés.

« Le respect c’est très important et compte d’autant plus pour les générations qui arrivent ! Mon entreprise est très respectueuse de ses collaborateurs. Elle l’est même depuis si longtemps qu’ils en ont oublié la chance qu’ils ont ! » Héloïse, contrôleuse de gestion dans l’audiovisuel.

To do liste pour planter les graines du respect en entreprise :

  • Revoir les bases de la politesse, un simple bonjour dans l’ascenseur restaure la civilité dans l’espace commun.
  • Prêter attention à l’onboarding, donner les codes de la communication en interne aux nouvelles recrues favorise une meilleure intégration et encourage l’investissement humain.
  • Stimuler l’échange, faire un tour de table lors de réunions hebdomadaires pour travailler l’écoute entre les collaborateurs. Managers, prenez inspiration sur les Anglo-saxons et leur « open door policy », qui consiste littéralement à laisser la porte de son bureau ouverte, une invitation naturelle à l’échange.
  • Donner la parole aux femmes, et la protéger. Même si le mansplaining a gagné en notoriété, il est malheureusement encore monnaie courante, notamment dans les réunions.
  • Travailler à plus d’équité : les écarts de salaires peuvent devenir de véritables nids à tensions parmi les équipes.
  • Appliquer la méthode Marie Kondo, la reine du rangement à la japonaise : mettre de l’ordre en se focalisant sur des étincelles de joie. Maintenir les espaces collaboratifs propres et ordonnés constitue un cercle vertueux (et favorise en outre la concentration).

La quête de sens est aussi subjective que profondément ancrée dans les motivations de chacun et elle évolue au fil du temps. Ce qui nous convient aujourd’hui pourrait bien nous lasser dans quelques années. Les dirigeants doivent se tenir droits dans leurs bottes et faire preuve d’exemplarité et de logique dans leur comportement.

Quelle déception de découvrir un PDG irrespectueux de ses salariés, quand les valeurs de la société affirment vouloir construire un monde meilleur. À l’inverse, le cadre respectueux d’une entreprise peut générer une réelle émulation entre collaborateurs. Après tout, il en va de sa survie : les relations professionnelles bienveillantes permettent de mieux rebondir après un échec, limitent les cas de burnout et réduisent l’absentéisme.

Merci à nos membres Wojo pour leurs témoignages.

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