Chronique Lignes d’horizons, épisode 1 : chaque mois, l’écrivain David Brunat vous propose un regard décalé, un pas de côté, une réflexion buissonnière autour du thème du coworking et du travail contemporain.
Prenez le temps d’un détour original où l’histoire, la sociologie, l’ethnologie, le monde de l’art et d’autres disciplines vous apportent des éclairages inattendus et inspirants sur le monde qui vous entoure…

Coworking et partage de la parole : devenons (utilement) volubiles grâce aux Néo-Guinéens !

Par nature et par vocation, le coworking est partage. Espaces de travail, outils informatiques et de bureautique, mais aussi idées et réseaux : la mise en commun de certains biens matériels et immatériels est la règle et l’objectif. Parmi ces actifs si souvent essentiels au développement d’un projet entrepreneurial, il y en a un que les coworkers utilisent tout particulièrement, sans en mesurer cependant toujours le prix : la parole, l’échange, la discussion. Bienvenue en « cotalking » ! Éclairage à partir des peuples traditionnels de Nouvelle-Guinée.

L’art de converser à l’ère du coworking

La première chose que vous faites lorsque vous pénétrez dans un coworking ? Avant d’ouvrir votre ordinateur, de consulter vos mails, de vous isoler pour composer une note ou établir une facture, vous parlez ! Vous dites « bonjour ». Vous saluez les personnes à l’accueil, vous échangez quelques mots avec des têtes connues (ou non), vous recherchez la conversation de certaines d’entre elles, surtout si vous avez un peu de temps devant vous. Dans l’ascenseur, en prenant place dans un open space, à la cafétéria, pendant la pause déjeunatoire, etc., vous vous manifestez en premier lieu par quelques paroles de politesse et de bienvenue. Et vous appréciez d’en recevoir également.

Nous sommes des êtres de parole et nous savons d’instinct combien il est important de « prendre langue », de nouer des contacts oraux, de créer des habitudes langagières avec les autres dans des espaces socialisés où un silence obstiné n’est pas plus de rigueur qu’un babillage intempestif.

Parler, échanger (des mots et donc aussi des idées, des émotions, des projets), débriefer, confronter des convictions et des rêves, écouter, s’écouter… : n’est-ce pas là l’une des raisons les plus sérieuses de devenir coworker, au-delà des motivations et commodités souvent invoquées et à juste titre (souplesse et innovation, mixité des profils et des générations, qualité du cadre de travail, etc.) ?

Irrépressible, le besoin de parler est tel qu’on doit multiplier les injonctions à se taire dans les open spaces. Les panneaux, affichettes et autres consignes en la matière sont souvent ignorés, au grand dam des « taiseux » qui cherchent à se concentrer sur leur tâche et enragent contre ces violations répétées du vœu de silence !

Mais au fond, dans la vie professionnelle en général, nous nous adonnons trop peu, et souvent très imparfaitement, à cet exercice de parole partagée. Par pudeur ou timidité ou pour d’autres raisons, notamment d’ordre hiérarchique. Et nous ne mesurons pas toujours à quel point ces temps d’échange à bâtons rompus ont une valeur capitale. Parce qu’ils font germer des idées nouvelles, suscitent des coopérations économiques inattendues, permettent de nouer des relations professionnelles fécondes, inaugurent des amitiés.
Cependant, les lieux de coworkings, avec leurs espaces conversationnels dédiés et leurs brassages d’individus « open-minded » permettent de renouer avec cet esprit, avec cet art de la conversation « en chair et en os » dont les réseaux sociaux constituent de pâles avatars.   

Éloge de la loquacité

Nombre d’explorateurs et d’anthropologues ont été frappés par la propension des peuplades traditionnelles à s’exprimer. « Depuis mon tout premier voyage en Nouvelle-Guinée, en 1964, je suis impressionné par le fait que les autochtones passent beaucoup plus de temps à parler entre eux que ne le font les Américains ou les Européens », rapporte le géographe et biologiste américain Jared Diamond dans son ouvrage Le monde jusqu’à hier, ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles [1] : « Ils ne bavardent pas que dans la journée seulement ; la nuit, de temps en temps, ils se réveillent et reprennent le bavardage. »

En étudiant la tribu des Foré, il découvre que leur vie est rythmée par les paroles qu’ils échangent à tout sujet : ce qui s’est passé le matin et la veille, qui a mangé quoi, qui a fait quoi et pourquoi, etc.

Or, ce qui pourrait s’apparenter à un simple « commérage » remplit en réalité une fonction sociale essentielle. Dans ces sociétés dépourvues des moyens de distractions tels que télévision, cinéma et autres jeux vidéo, la conversation tient lieu de forme principale de divertissement. Elle constitue la base de la sociabilité. Elle permet en outre de se prémunir contre certains dangers de l’existence. « En parler » , c’est souvent les éviter, en en prenant mieux conscience et en vérifier avec les autres la nocivité, réelle ou supposée. « Je pense que leur flot constant de bavardage aide les Néo-Guinéens à composer avec le monde dangereux qui les environne. Tout est sujet de discussions. »

Et alors que nous obtenons le plus clair de nos informations grâce aux médias et aux divers supports modernes de communication, eux ont pour première et principale ressource la parole et l’échange d’observations orales. « En parlant constamment et en acquérant autant d’informations que possible, les Néo-Guinéens tentent de donner un sens à leur monde et de se préparer à surmonter les dangers de l’existence », explique Jared Diamond. Du sourcing à jets continus !

Les dangers de l’environnement dans lequel nous évoluons ne sont évidemment pas de même nature ni de même ampleur que ceux auxquels font face les Néo-Guinéens. Il n’empêche : en prenant la parole, en écoutant, en échangeant, nous pouvons nous protéger contre nombre d’embûches professionnelles (missions à risque, prestataires peu fiables, clients indélicats, etc.) et vérifier le bien-fondé d’une réputation, d’une image de marque, d’une nouvelle appli…
Aller sur internet ne suffit pas. Glassdoor, c’est bien ; mais rien ne remplace le « cotalking ».  Un quart d’heure de conversation entre coworkers peut valoir de l’or : l’or de l’information puisée à la source vive, humaine et partagée.


David Brunat
Écrivain, auteur pour l’entreprise et conseiller en communication et en stratégie.
Dernier ouvrage paru : ENA Circus, éditions du Cerf, 2018.

[1] The World until Yesterday, 2012, trad. française NRF Gallimard, 2013.

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