La gig economy, vous connaissez ? Ce terme très « ricain » — et pour cause, il nous vient tout droit des US — est traduit littéralement par « l’économie des petits boulots ». À la base, un gig, ça signifie concert en anglais. En sachant cela, la gig economy, ça parle tout de suite un peu plus : le doux sentiment de liberté et d’épanouissement au travail, contrebalancé par la précarité des lendemains incertains de ces musiciens d’un soir qui courent après les cachets. Il paraît que c’est un monde professionnel de ce type, ambigu à souhait, qui nous attendrait. Alors, cette nouvelle économie, idylle ou arnaque ?

La recette de la réussite revisitée

Pendant des années, voire des décennies, la vision de ce que constitue le succès professionnel est demeurée inchangée et fidèle à elle-même : faire des études supérieures dans une branche avec de l’employabilité, trouver un travail dans une grande entreprise et enfin évoluer au sein de cette dernière pour gravir les échelons hiérarchiques. Apparemment, cette recette n’a plus autant de succès qu’avant, vu que le salariat est de plus en plus boudé, comme en témoigne l’augmentation progressive du travail non salarié. Il n’y a qu’à regarder le nombre d’autoentrepreneurs, avec 1 183 000 d’autoentreprises en 2017, ce qui représentait une hausse de 11 % ; et c’est sans compter les freelances qui dépendent de la Maison des Artistes, des Agessa ou qui ont leur propre entreprise. Il faut dire que la frontière entre freelance et entrepreneur est parfois floue.

Outre-Atlantique, le freelancing n’en est par ailleurs plus à ses balbutiements, comme le démontre l’étude Freelancing in America d’Upwork et du syndicat Freelancers Union. Si les freelances américains constituaient près de 36 % de la population active en 2017, ce chiffre pourrait bien dépasser les 50 % en 2027.

Comment expliquer ce revirement de situation ? Deux principales raisons : l’entrée progressive dans une nouvelle ère technologique et la mondialisation. Le concept de gig economy a d’abord été créé pour désigner les plateformes collaboratives telles qu’Uber, Deliveroo ou encore AirBnB. Une nouvelle manière de travailler, côté actifs, et d’embaucher, côté entreprise, s’inscrivant dans une économie collaborative, ou sharing economy en anglais. Puis le concept a été étendu à tous les autoentrepreneurs (aussi appelés micro-entrepreneurs) ou freelances. Le numérique a rendu possible le travail à distance et on parle ainsi de travailleurs du numérique.

La norme est en train de changer, passant de CDI-sinon-t’as-raté-ta-vie, à freelance-ma-vie-ma-bataille, sans engagement et avec plus de liberté parce que fini le boss qui râle tous les quatre matins (juste des clients parfois, mais c’est plus sympathique malgré tout).

Et ce phénomène se répand petit à petit dans la société jusqu’à devenir un concept qui définirait le monde du travail tel qu’il est en train de devenir. En effet, le cabinet d’étude McKinsey estimait à 13 millions le nombre de travailleurs indépendants en France en 2016, soit un quart de la population française de plus 15 ans.

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Les jeunes générations, mais pas seulement, seraient réfractaires à l’idée de se lier à une entreprise sur la durée et favoriseraient les plateformes collaboratives ou le travail à leur compte. Il y a divers motifs qui justifient l’apparition de la gig economy : flexibilité, indépendance, épanouissement ou encore quête de sens au travail. Au diable les contrats ! Cette nouvelle économie qu’on dit collaborative se voudrait représentative d’un monde dans lequel chacun serait libre de travailler où il veut, quand il veut. En somme, une économie du bonheur, semblerait-il.

Vers une précarisation du travail

Malheureusement pour nous tous, cette liberté à un coût, dans un monde qui n’était pas préparé à ces formes alternatives de travail. C’est là que le bât blesse : qui dit flexibilité, dit instabilité. Pas de sécurité de l’emploi, pas d’avantages comme le droit au chômage, difficulté d’obtention de prêt bancaire, complications pour louer ou acheter un logement, etc. En deux mots : précarité et inégalités. Telles sont les tristes dérives (pour le moment, du moins) de la gig economy. Une étude menée sur une durée de trois ans par des chercheurs de l’université d’Oxford, du Gordon Institute of Business Science (GIBS) et de l’université de Pretoria, conclut que malgré des retombées positives, les impacts négatifs de « l’économie des petits boulots » sont bien trop nombreux. Cette dernière favoriserait les salaires de misère, la discrimination et des conditions de travail insoutenables pour les travailleurs des pays pauvres, accroissant ainsi les inégalités. C’est tout de même problématique.

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Cette économie collaborative qui se voulait basée sur le partage et l’échange, ne se transformerait-elle pas davantage en économie à la demande et capitalisme de plateformes ?

Alternative, es-tu là ?

Les gens ont la bougeotte, c’est indéniable : on ne fait plus le même travail pendant 20 ou 30 ans. Ainsi, travailleurs et entreprises doivent s’adapter à ces nouvelles formes de travail, mais pas que : la législation aussi, au travers du gouvernement. Et c’est notamment via le Conseil National du numérique que le gouvernement tente de trouver des solutions. La nomination de Hind Elidrissi en mai dernier en est un bon exemple. La fondatrice de Wemind connaît bien les problématiques des freelances, puisqu’avec sa plateforme (encore une), elle a pour but de créer « un monde meilleur pour les indépendants ». Comment ? En accordant aux freelances l’accès aux mêmes avantages que les salariés, pour la mutuelle, la prévoyance, la protection juridique ou encore la garantie logement. L’idée est de créer une communauté permettant aux salariés de bénéficier des mêmes garanties qu’un salarié en CDI, le tout en ajoutant un comité d’entreprise toujours apprécié.

D’autres initiatives voient le jour comme la Freelance Fair, qui a pour objectif de faire entendre la voix des travailleurs indépendants. La force du freelance passe ainsi par le collectif. C’est en se regroupant que freelances et autres travailleurs indépendants ont la possibilité d’accéder à une meilleure couverture sociale, car c’est ce qui les préoccupe en premier lieu.

Parallèlement, le gouvernement entend bien responsabiliser les plateformes en les obligeant, depuis le 1er janvier 2018, à prendre a minima en charge l’assurance couvrant les risques d’accident du travail. Pour ces plateformes, comme Uber ou Deliveroo, l’enjeu n’est pas seulement celui de l’image marketing. C’est bien devenu une obligation légale.

Les pays scandinaves — « encore eux ! » me direz-vous — ne nous ont pas attendus pour expérimenter un nouveau modèle. Ça porte un nom barbare, mais fort sympathique à la fois : la flexisécurité. Pour faire face aux nouvelles économies émergentes, ils ont réfléchi à des solutions pour faciliter les choses des deux côtés et tenter de fluidifier le marché du travail. Comment donc ? D’une part, en assouplissant les contrats, les conditions d’embauche et de licenciement, et de l’autre en garantissant de nouvelles et meilleures protections pour les travailleurs. Selon cette logique, on protège non pas les emplois, mais bien les individus. Et c’est bien cela le plus important, non ?

La gig economy, c’est ce vers quoi le futur tend, mais les conditions n’ont pas encore été bien définies. Actuellement en pleine transition numérique, il est normal que les débuts de cette nouvelle ère économique se déroulent avec quelques heurts. Les freelances s’organisent, ils sont prêts à faire entendre leur voix et c’est peut-être cela qui va tout changer.


Un article rédigé par Sophie COMTE
pour Nextdoor, Business Humanizer

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